Programme du colloque

La contribution d’Henri Piéron à l’édification de la psychologie scientifique et de l’orientation professionnelle

Colloque international en hommage à Henri Piéron (1881-1964) à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition 

INETOP – CNAM (41, rue Gay Lussac, 75 005 Paris)

Jeudi 27 et vendredi 28 novembre 2014

 

Jeudi 27 novembre 2014

9h30 –  Accueil & café

10h00 –  Ouverture

Régis Ouvrier-Bonnaz, GREHTO, CRTD, CNAM

Pierre Falzon, Directeur du CRTD

Dominique Hocquard, Président d’ACOP-France

10h30. Conférences inaugurales

Henri Piéron et la psychologie

Françoise Parot. Professeur de psychologie. Université de Paris Descartes

L’orientation professionnelle selon Henri Piéron, une utopie ?

Michel Huteau. Professeur émérite de psychologie. CNAM

11h00 – Le champ de la psychologie appliquée : orientation professionnelle et psychotechnique

Président de séance : Jérôme Martin

Henri Piéron et Marcel Mauss (1923-1924) : actualité d’une confrontation

Bernard Prot. Maître de conférences. INETOP-CNAM. Centre de recherche sur le travail et le développement (CRTD).

Elu président de la société française de psychologie en 1923, M. Mauss soutient l’idée d’une approche de l’homme comme « totalité » et propose d’établir certains rapports entre la sociologie et la psychologie. Son allocution est publiée en 1924 dans le journal de psychologie normale et pathologique et reçoit une réponse la même année dans le même journal de la part de H. Piéron qui soutient, tout au contraire, qu’il faut s’adresser « à des fonctions aussi isolées que possible » pour établir des lois psychologiques. Cette confrontation connue a été rapportée à son contexte institutionnel par F. Parot (2000). Après en avoir rappelé les termes, on veut en souligner l’actualité. Sur fond de débats sur la notion de « compétence », le déploiement de la formation continue, et la mise en œuvre de la « validation des acquis » en France ont relancé les travaux sur les catégories et des méthodes d’analyse de ce que Mauss, à travers la notion d’habitus, nommait les «  acquis » de la « raison pratique collective et individuelle ». Pour sortir de la confrontation entre « fonctions isolées » et « totalité », on montre l’intérêt de s’appuyer sur une conception du développement des acquis de l’expérience et de leur évaluation comme « transformation », sur la base d’une conception du développement que Vygotski avançait précisément dans ces mêmes années 1920.

La prédictibilité de l’efficacité entre aptitudes, types et notes. L’orientation professionnelle, un débat fondateur de la psychologie différentielle

Marco Saraceno. Docteur en Sociologie. Université de Paris-Ouest Nanterre. Laboratoire IDHE

Dans l’histoire de l’orientation professionnelle française les noms des élèves d’Édouard Toulouse, Jean-Maurice Lahy, Henri Laugier et Henri Piéron, apparaissent souvent en triade. Toutefois, ces trois auteurs conçurent l’orientation professionnelle à partir de points de vue épistémologiques différents : Lahy considérait l’orientation comme une « application » de la psychotechnique ; Laugier verra dans l’orientation l’aboutissement naturel de la différentiation biotypologique et Piéron, quant à lui, introduira l’idée d’une science des examens préalable à l’application psychotechnique. Les trois approches proposent une vision différente du rapport entre psychologie différentielle et expérimentale. La psychotechnique considérait les tests comme un moyen de faire émerger les aptitudes d’un individu, définies comme « une disposition naturelle à exercer convenablement un métier ». En ce sens, la psychotechnique s’opposait à la définition de types humains, puisque tout classement n’avait de sens que pour une aptitude spécifique demandée par une profession particulière. Au contraire, la biotypologie visait « l’étude scientifique des types humains par la recherche des corrélations entre les caractères morphologiques, physiologiques, psychologiques ». La psychotechnique était ainsi « intégrée dans un ensemble coordonné de sciences » visant à étudier « la personnalité humaine ».

Or, Piéron considérait la docimologie comme une « branche de la psychotechnique » et s’engage dans la réflexion sur la biotypologie. Pourtant, il ne manqua pas de marquer sa distance par rapport aux démarches de ceux qu’il considérait comme ses collaborateurs. Tout en acceptant la conception « congénital » d’aptitude, il fut parmi les premiers à souligner le risque d’une circularité. La notion d’aptitude, définie à la fois comme le signe et la cause de la supériorité professionnelle, selon Piéron, amène à expliquer une fonction psychologique élémentaire par la réussite à une activité sociale complexe. Cette mise en garde contre la confusion entre aptitudes et capacités n’impliquera pas toutefois une adhésion à la démarche biotypologique. Piéron considérait en effet que les tests ne pouvaient faire émerger que des réponses particulières et que leur agrégation statistique n’avait donc pas de valeur typologique.

Il défend donc « l’hétérogénéité des aptitudes » de la psychotechnique contre toute tentative, même statistique, de définir des facteurs unificateurs des réponses individuelles. En étudiant ces nuances critiques, cette communication vise à montrer que, sous l’unité affichée de l’engagement sociopolitique à faveur de l’orientation professionnelle, s’ouvre un véritable débat épistémologique. L’application de l’orientation professionnelle met en effet en lumière un point névralgique du rapport entre psychologie expérimentale et différentielle : celui de la relation entre le procédé utilisé pour isoler et prévoir l’existence des conditions présidant à l’efficacité d’une activité (test) et le jugement à posteriori sur l’efficacité de l’activité réelle. Piéron ne prend pas vraiment position entre une définition innéiste d’aptitude, qui sous-entendait une conception du test comme outil expérimental (faire émerger des aptitudes inaccessibles par l’observation empirique), et une définition statistique du type, qui sous-entendait une conception du test comme outil métrologique (fournir une valeur numérique de la réussite). Piéron, avec la docimologie, cherche plutôt à déplacer le débat vers l’étude des techniques métrologiques utilisées par les tests mêmes.

Henri Piéron et les résultats des premières études docimologiques (dès les années 1930) : quelle pertinence au début du XXIème siècle ?

Philippe Chartier. Maître de conférences INETOP-CNAM. Equipe de psychologie de l’orientation. Centre de recherche sur le travail et le développement (CRTD).

Dès 1927, Piéron débute des recherches concernant la fiabilité des évaluations scolaires et propose le terme de docimologie pour rendre compte des études concernant les examens et concours. A partir de cette époque et jusqu’aux années 1960 les recherches dans ce domaine vont se développer (voir par exemple Piéron et Reuchlin, 1958) pour ensuite diminuer progressivement (Chartier, 2013 et 2005). Il publie en 1963 un ouvrage qui présente une synthèse de ces recherches et avance des propositions pour améliorer les pratiques de notation (Piéron, 1963).

Dans cette communication nous rappellerons les principaux résultats des études de Piéron, et de ses collègues, et nous nous questionnerons sur la pertinence de ses conclusions et propositions au regard des recherches actuelles dans le domaine de la validité des notes scolaires (Bressoux et Pansu, 2003 ; Merle, 1996 et 2007 ; Murat, 1998 ; Suchaut, 2008).

12h30 – Déjeuner

14h00 – Piéron, de la psychologie aux neurosciences en passant par la physiologie

Président de séance : Serge Blanchard

Le garde-frontière de la psychologie. Henri Piéron et la métapsychie

Renaud Evrard. Psychologue, docteur en psychologie. Université de Strasbourg. Membre associé de l’EA 3071.

La métapsychie ou métapsychique est la version française de ce qui est couramment appelée aujourd’hui la parapsychologie. Le terme a été proposé en 1905 par le physiologiste Charles Richet pour désigner : « La science qui a pour objet des phénomènes, mécaniques ou psychologiques, dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l’intelligence humaine ». Comme l’a montré l’historienne Régine Plas (2000), ces phénomènes dits « psychiques » font partie des premiers objets de la psychologie. A l’instar de nombre de ses collègues, Piéron effectue au début de sa carrière des recherches sur les « phénomènes télépathiques », en l’occurrence des expériences de communications à distance avec Nicolas Vaschide, expliquées par un « parallélisme intellectuel » (Vaschide & Piéron, 1902 ; Le Maléfan, 2008). Il tiendra à partir de 1905 une rubrique « Métapsychie » dans L’Année psychologique, exerçant son esprit critique pour repousser – et parfois pour encourager – ces recherches. En toile de fond de cette rubrique se pose la question de la place de la métapsychie dans le champ de la psychologie, que Piéron contribue alors à institutionnaliser et professionnaliser. L’écart qui se creuse implique, de la part des psychologues, de bien délimiter la frontière entre les deux, rôle qu’occupera particulièrement Piéron. En 1922, il participera ainsi à des commissions analysant, dans son laboratoire de la Sorbonne, les phénomènes physiques produits par des médiums (Lapicque, Dumas, Piéron, Laugier, 1922 ; Parot, 1994). Piéron fait preuve d’ouverture face à ce qui se présente comme de nouveaux exemples d’objectivation physiologique de l’activité psychique, mais il ne constatera rien de probant et suspectera des fraudes. Ses interventions ont participé à l’émancipation/évacuation de la métapsychique, ce qui profita en retour à la reconnaissance accrue de la scientificité de la psychologie.

Henri Piéron, élève et digne successeur d’Alfred Binet ?

Alexandre Klein. Chercheur postdoctoral. Université d’Ottawa

Henri Piéron (1881-1964) a toujours fait part de sa dette à l’égard de celui qui fut son premier maître, le psychologue Alfred Binet (1857-1911). C’est en effet au Laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne dirigé par Binet, que le jeune bachelier en philosophie alors âgé de seulement 17 ans, vint dès 1898 passer son temps libre. S’il travaillait en même temps comme secrétaire de Pierre Janet (1859-1947) à la clinique neurologique de l’hôpital de la Salpêtrière, c’est bien aux côtés de Binet qu’il apprit les rudiments de l’expérimentation en psychologie et découvrit ainsi la discipline dans laquelle il allait ensuite s’épanouir. C’est également grâce à Binet, ou plus exactement à cause de sa mort prématurée, que Piéron se vit confier, dès 1912, la responsabilité du Laboratoire du coin de la rue des Écoles et de la rue St-Jacques, ainsi que celle de la revue de référence créée par Binet, l’Année psychologique ; deux outils essentiels grâce auxquels Piéron put à son tour développer tant ses travaux que son réseau.

Pourtant, s’il fut son successeur institutionnel, Piéron est loin d’être l’héritier théorique ou le continuateur scientifique d’Alfred Binet et de son oeuvre. Bien au contraire, quittant rapidement la Sorbonne pour le laboratoire d’Édouard Toulouse (1865-1947) à Villejuif, où il devait trouver les moyens de son épanouissement scientifique, Piéron commença à développer une conception de la psychologie scientifique fortement marquée par la physiologie et de fait bien éloignée des pratiques et des rêves de Binet. Les relations entre les deux hommes, si elles se sont maintenues jusqu’à la mort de Binet, n’en étaient pas moins délicates, voire tendues. Tandis que Binet se sentait trahi par le départ de son élève prometteur, Piéron comprenait mal pourquoi son ancien maître délaissait le laboratoire et ses instruments au profit de l’école et des instituteurs ; pourquoi il semblait préférer la psychopédagogie à une psychophysiologie que lui savait pourtant pleine d’avenir. À partir de l’analyse de différents documents, publiés et inédits, et notamment la correspondance qu’ont entretenue les deux hommes, nous nous proposons de retracer dans notre communication la relation, peu connue mais pourtant essentielle à l’histoire de la psychologie scientifique française, qui les unissait. De la première rencontre de 1898 à la succession de 1912, au gré des oppositions comme des collaborations, nous préciserons la nature de leurs rapports personnels autant que professionnels afin de mettre en lumière la réelle influence de Binet et de sa pensée sur l’oeuvre de Piéron. Cela nous permettra finalement d’offrir un regard nouveau sur l’évolution des travaux et des perspectives théoriques de ce dernier, et ainsi de participer au renouvellement de la compréhension de cette période essentielle de la formation de la psychologie scientifique en France.

La rhétorique de l’histoire : Henri Piéron, historien et archiviste de la psychologie

Jérôme Martin. Docteur en histoire, professeur d’histoire-géographie. Chargé de cours. Université de Rouen

La sociologie et l’histoire des sciences invitent à considérer la science non pas comme le résultat d’une accumulation linéaire et continue de savoirs mais comme un champ traversé de conflits et jalonnés de ruptures. Dans cette perspective, l’analyse du discours de la science sur elle-même permet . Parmi les figures fondatrices de la psychologie expérimentale française, Piéron se distingue par une préoccupation constamment renouvelée d’inscrire son action et les progrès de la psychologie dans une histoire. De quels enjeux historiques, mémoriels et identitaires ces textes sont-ils porteurs ? De quelle mémoire et de quelle histoire Piéron jette-t-il les bases ? Ce questionnement s’appuie sur un corpus documentaire consitué notamment des préfaces (1912-1946) et de la rubrique « Chronique » (1912-1963) de L‘année psychologique, axquels s’ajoutent d’autres textes parus dans plusieurs revues. Trois axes seront développés, l’un centré sur la mise en récit de l’histoire de la psychologie, le second sur la construction identitaire du champ de l’orientation et le dernier sur le rapport de Piéron à l’hétérodoxie scientifique.

15h30 – Pause café

16h0 – Piéron et l’éducation

Président de séance : Dominique Ottavi

Henri Piéron : un militant de la réforme de l’enseignement ?

Laurent Gutierrez. Maître de conférences en Sciences de l’éducation. Université de Rouen. Laboratoire CIVIIC

Henri Piéron a entretenu des liens étroits avec les associations pédagogiques militant en faveur d’une réforme de l’enseignement en France. Son nom apparaît à plusieurs reprises dans les périodiques des mouvements d’éducation nouvelle (Pour l’Ère nouvelle, La Nouvelle Education, L’Université nouvelle, Le Bulletin de la Société française de Pédagogie). Son engagement l’amena également à prendre la direction du Groupe français d’Éducation Nouvelle (GFEN) à deux reprises dans les années 1930. Enfin, à la Libération, il fut appelé par Paul Langevin à occuper, avec Henri Wallon, la vice-présidence de la Commission ministérielle d’étude sur la réforme de l’enseignement. Cette communication souhaite interroger le militantisme pédagogique de celui qui fut, entre 1923 et 1951, professeur titulaire de la Chaire de « Physiologie des sensations » au Collège de France.

Dans cette optique, nous analyserons la nature de ses contributions scientifiques conjointement à l’influence qu’il a pu avoir au sein de ces organisations. A cet effet, nous travaillerons, dans un premier temps, à circonscrire les contours de sa production scientifique en rapport avec les questions pédagogiques. Puis, dans un second temps, nous tenterons d’identifier la nature de ses positions en matière de réforme de l’enseignement en nous appuyant sur divers fonds d’archives. L’étude de sa correspondance avec les autres militants de l’Education nouvelle, nous sera ainsi précieuse afin d’évaluer son rôle au sein de ces différents mouvements de rénovation pédagogique.

Henri Piéron, auteur du premier « Dictionnaire amoureux » de la psychologie (scientifique)

Francis Danvers. Professeur en Sciences de l’éducation. Université de Lille 3 (Villeneuve d’Ascq). UFR DECCID. Laboratoire PROFEOR-CIREL

Henri Piéron, au tout début des années 1950 jusqu’à la veille de sa mort, a porté un intérêt particulier à la rédaction d’un dictionnaire de psychologie scientifique. Ce sont plusieurs centaines d’articles qui ont été rédigé au fil des éditions successives (y compris trois éditions posthumes). Cette œuvre collective qui regroupe plus d’une vingtaine de collaborateurs n’est pas une œuvre de linguistique mais mobilise des notions appartenant à différentes branches du savoir : « biologiques, médicales, expérimentales, sociales et appliquées de la psychologie scientifique et de la psychométrie ». En nous appuyant sur une expérience de dictionnariste sur près d’un quart de siècle, nous voudrions interroger la pensée éducative du chef de file de l’Institut National d’Orientation Professionnelle (INOP devenu INETOP-CNAM Paris), précurseur d’une science anthroposociale de l’orientation, en prêtant une attention particulière aux avant-propos des éditions successives du Vocabulaire de la psychologie (1ère édition : 1951 – 6ème édition : 2003). Nous justifierons notre propos en présentant, de manière commentée, une liste limitée à 100 mots-clefs, correspondant aux normes PUF, coll. « Que sais-je ? ». Selon nous, cette recension est susceptible d’apporter un regard réflexif sur le dictionnaire notionnel d’Henri Piéron qui porte l’ambition de couvrir un large champ de la psychologie mais aussi de s’ouvrir à des disciplines voisines.

Cette approche nous permet d’appréhender l’œuvre éducative d’Henri Piéron au regard notamment de l’écho que ce travail trouve dans nos 900 Considérations sur l’Orientation humaine, (T1, 2009 ; T2, 2012 ; T3, 2015), entreprise qui vise à fonder des « sciences de l’Orientation » en France au XXIè siècle, comme l’a déjà mise en œuvre l’université Laval du Québec, à la fin du siècle dernier. Dès lors, nous postulons que « faire un dictionnaire », seul ou en collaboration (c’est le cas, ici), n’est jamais un travail intellectuel anodin. C’est une œuvre de culture qui s’adresse aux contemporains et aux générations futures. Toutes les disciplines académiques ont leur dictionnaire de référence. Cet acte de transmission repose sur un pari, notamment sur le choix de l’éditeur et du lectorat visé. Tel sera le but de notre démonstration en analysant l’orientation adoptée par Henri Piéron dans son projet de circonscrire le sens des termes employés dans sa discipline dont il fut l’un des principales cautions intellectuelles au XXè siècle.

Henri Piéron et la difficile légitimation de l’extension du rôle des conseillers d’orientation professionnelle dans l’enseignement secondaire à partir des années 1950 

Paul Lehner. Doctorant en Science politique. ATER. Université Paris-Ouest Nanterre. Laboratoire GAP.

Dans l’histoire du système éducatif, Henri Piéron mais aussi Edouard Toulouse et Henri Laugier, fondateurs de la psychotechnique, sont des acteurs importants du processus d’unification du système éducatif (Chapoulie, 2010 ; Ohayon, 2006). Partisans d’un rapprochement des deux ordres d’enseignement, le Primaire et le Secondaire, ils militent activement, notamment au sein des Compagnons de l’Université Nouvelle, pour l’élaboration d’un cycle d’observation qui substituerait à la sélection fondée sur les origines sociales des élèves, une sélection bâtie sur des tests psychologiques et l’observation des élèves censés révéler leurs « aptitudes ». Le cycle d’observation devient, dès lors, objet de pouvoir pour les acteurs des politiques scolaires puisque se pose avec lui la question de la définition des « aptitudes » et de ses observateurs mais aussi celle de l’unification du système éducatif bouleversant l’ordre social. A l’histoire des luttes pour la définition de l’orientation professionnelle, dont l’un des enjeux est la légitimation du champ de compétences des conseillers d’orientation professionnelle (Martin, 2011), se confond progressivement celle de l’extension celui-ci. Les travaux de docimologie de Piéron et Laugier (Martin, 2002 ; Piéron H., Piéron M. et Laugier H., 1929) suggèrent une ouverture du champ de compétences des conseillers d’orientation professionnelle à l’ensemble du système éducatif en pointant les limites des jugements professoraux. Si l’orientation scolaire constitue en 1959 le principe réformateur du système éducatif et si les conseillers d’orientation arborent désormais le qualificatif « scolaire », ils ne sont pas pour autant des indicateurs de la légitimité des conseillers d’orientation à intervenir dans le second cycle. A l’entreprise de revendication pour l’extension du champ de compétences des conseillers à laquelle participe activement Henri Piéron, au sein du Plan Langevin-Wallon mais aussi au cours des Commissions d’études de l’organisation technique de l’orientation professionnelle ou encore par le biais de différentes revues (L’Education nationale, le BINOP ou les bulletins de liaison de l’ACOF), se conjuguent les représentations dépréciatives des tests, une concurrence acharnée des syndicats enseignants pour l’orientation des élèves, et la substitution progressive des psychologues comme experts des politiques scolaires par les modernisateurs incarnés par Sauvy et Fourastié (Chapoulie, 2006).

C’est à partir de l’examen des monographies sur le système éducatif, des archives de la Direction et de la Prévision, de celles des projets de réforme sous la IVème République, des archives de l’Enseignement technique concernant l’Orientation Professionnelle, des archives de l’Association des Conseillers d’Orientation de France que s’entrevoient les logiques et enjeux de luttes contradictoires au principe de l’ambivalence du rôle des conseillers d’orientation scolaire et professionnelle dans la réforme Berthoin et dont témoignent les redéfinitions successives de leur rôle dans les politiques scolaires postérieures.

17h30. Fin

Vendredi 28 novembre 2014

8h30 –  Accueil & café

9h00 – Henri Piéron : figure internationale de la psychologie (1)

Président de séance : Pierre Roche

La correspondance d’Henri Piéron et la Belgique : éclairages sur les espaces et les réseaux d’Henri Piéron et de son influence sur l’évolution de la psychologie belge

Sylvain Wagnon. Maître de Conférences HDR en Sciences de l’éducation. Université de Montpellier 2. LIRDEF

Notre contribution s’appuie sur l’analyse de la très riche correspondance d’Henri Piéron en nous ciblant sur les lettres reçues de ses correspondants belges (plus d’une vingtaine de correspondants) tout au long de sa carrière. Ces nombreuses lettres offrent la possibilité de poser la question des liens entre Piéron et la Belgique à travers ses relations longues et régulières avec certains acteurs de la psychologie belge de cette époque. Nous pensons ici plus particulièrement à Ovide Decroly (51 lettres de 1905 à 1931), Mme Decroly (60 lettres de 1932 à 1953), Tobie Jonckheere (33 lettres de 1909-1954) ou Josépha Ioteyko (34 lettres de 1903 à 1927). La persistance de ces relations dépasse d’ailleurs le seul cadre professionnel et marque des liens d’amitié forts tissés sur plusieurs décennies. Les ego-documents et en particulier l’étude d’une correspondance peuvent éclairer un « univers », un environnement autant que les itinéraires personnels. Dans cette étude, nous voudrions placer la correspondance d’Henri Piéron comme un objet sociologique permettant, à partir d’interrogations croisées avec les autres sources écrites connues mais aussi les correspondances retrouvées de ses correspondants belges, d’établir les liens qu’il entretenait avec tout un réseau de psychologues dans ce pays.

Nous voudrions donc, comme nous l’avons déjà commencé avec la correspondance du pédagogue Ovide Decroly, proposer ici une représentation cartographique de ces données en s’appuyant sur les outils informatiques actuellement disponibles. Cette démarche devrait permettre de visualiser l’élaboration de réseaux de correspondance et de mieux comprendre la construction de liens étroits entre l’évolution des travaux de plusieurs psychologues belges et ceux d’Henri Piéron. L’étude de sa correspondance permettra d’approfondir ses liens étroits et réguliers avec certains tenants de la psychologie belge ainsi que de poser la question de la diffusion scientifique et des échanges possibles de l’information scientifique à travers l’élaboration d’un réseau de psychologues européens. Certains « dialogues » par exemple avec Ovide Decroly ou Tobie Jonckheere mettent en évidence des échanges professionnels, amicaux et parfois des influences réciproques sur les domaines de la psychologie scientifique, la pédologie, les tests mentaux et l’orientation professionnelle. Ces échanges épistolaires permettent aussi de mieux comprendre les relations nouées dans plusieurs institutions internationales comme les congrès internationaux de psychologie et l’union internationale de psychotechnique (AIP).

Henri Piéron dans son rapport avec la psychologie espagnole appliquée pendant les premières décennies du XXe siècle

Ángel C. Moreu. Profesor Titular. Universitat de Barcelona

Dans le cadre de la première fondation de la nouvelle psychologie scientifique, expérimentale, appliquée, etc. qui a lieu en Europe et en Amérique pendant les premières décennies du XXe siècle, il faut souligner l’importance de la fondation des sociétés et des laboratoires de psychologie, ainsi que le rôle de l’activité relative au congres également importante pendant la période, en favorisant l’information et l’échange aussi bien de la réflexion théorique que de l’expérimentation en psychologie. Dans ce cadre est remarquable la présence active de Henri Piéron aussi bien dans les processus de fondation des principaux branches de la nouvelle psychologie, que dans les forums internationaux dans lesquels il a consolidé peu à peu sa distanciation de la tradition philosophique de laquelle la psychologie il faisait partie jusqu’à ce moment-là. Un cadre pareil permis d’étudier les dimensions et la répercussion de la présence de Henri Piéron en Espagne à partir des traductions de son œuvre, de son rôle institutionnel en tant que professeur invité ou de son rapport avec les personnages les plus importantes de la psychologie appliquée espagnole.

Dans ce sens, on analyse spécialement le cycle des conférences à propos du « Le développement mental et de l’intelligence » que Piéron a donné dans le grand amphithéâtre de l’Université de Barcelona en décembre 1927. En plus de cela, on analyse ensemble les plusieurs concordances, plus les divergences, qu’on peut déduire du rapport personnel et professionnel de Piéron avec Emilio Mira, un des représentants les plus importantes de la psychologie appliquée espagnole pendant la période. Ce rapport entre Piéron et Mira permis d’autre établir une comparaison entre les bien appelées « collèges invisibles », lesquelles sont apparues au tour de ces deux personnalités de la psychologie européenne.

« Ah ce sommeil ! ». Les relations de travail et d’amitié entre Edouard Claparède et Henri Piéron d’après leur correspondance (1903-1940)

Martine Ruchat. Professeur à l’Université de Genève

L’échange épistolaire ne dit pas tout des relations entre deux (ou plusieurs) personnes, mais elle en dit suffisamment pour développer un récit historique construit sur une archive privée souvent lacunaire et difficile à analyser, car obligeant non seulement à lire entre les lignes, mais à reconstruire une réalité historique à partir de textes qui en produisent déjà une. La correspondance entre ces deux figures majeures de l’histoire de la psychologie montre de manière sensible combien une science se fabrique dans le maelstrom de la vie à la fois relationnelle, affective et intellectuelle. Entre confidences, rendez-vous donnés dans des congrès ou pour les vacances, et débat d’idées, c’est aussi une amitié qui se construit autour d’un objet, celui du sommeil (et d’un intérêt pour les tests psychologiques).

Piéron n’est qu’un des 2400 correspondants auxquels Claparède a écrit au moins une lettre, mais il fait partie de ceux dont les archives ont conservé le plus de lettres à la Bibliothèque de Genève et aux Archives nationale de France, soit 71 lettres de Claparède à Piéron et 13 lettres de Piéron à Claparède entre 1903 et 1940. Après avoir rendu compte du contenu des 84 lettres échangées entre eux deux, l’auteure se penchera plus particulièrement sur la « question du sommeil » qui est à l’origine de l’objet de la thèse de Piéron publiée en 1913, inaugurant, dès 1904 une stimulation intellectuelle réciproque jusqu’à la mort du fils de Claparède d’une crise cardiaque due au somnifère administré contre ses insomnies, en 1937, puis de Claparède, sujet à des crises de « tachycardie paroxystique », en 1940.

10h30 – Pause café

11h00 – Henri Piéron : figure internationale de la psychologie (2)

Président de séance : Laurent Gutierrez

Reception and forgetting of Henri Pieron and French experimental and applied psychology in the scientific culture of the Psychology Programs in Argentina

María Andrea Piñeda. Professor of History of the Psychology at the National Council of Scientific Research (CONICET). Director of the Museum of the History of Psychology at the Faculty of Psychology, National University of San Luis (FaPsi UNSL), Argentina.

In this work, from a historical standpoint, it is analyzed the reception of Henri Pieron and French experimental and applied psychology in Argentina. We describe its incidence in the development of psychometrics, specially, since the forties decade, and its contribution to the scientific basis of Psychology Programs in Argentina, in the early sixties. We make a comparison between two Psychology Programs where such an approach was receptioned, and we analyze the differential effects of maintaining it within its scientific culture, or forgetting it by the replacement of a different approach.

French Psychology produced within the period between the First and the Second World War, has been brought to new light by historiographical studies which have highlighted its worth (Carroy, 2013; Eisenbruch, Eisenbruch & Kazdin, 2000a; Fruteau de Laclos, 2013). As we aim to analyze, although the French approach to the study of behaviour (Dagfal, 2002), or French behaviourism (Fraisse, 1970) was influent by English evolutionism (Plas, 2013), it is certainly not indebted to American functionalism and behaviourism approaches. Indeed, French behaviourism’s global approach of behaviour and personality, which stresses neuro-physiological basis, widely contrasts American behaviourism. Within an industrial expansion context, it blossomed in France and French-speaking neighbour countries, a new experimental psychology approach devoted to the study of behaviour, which was distant to the classic mental illness problems.

L’oeuvre d’Henri Piéron en Italie dans les pages de la ‘Rivista di Psicologia’ (1906-1936)

Glauco Ceccarelli. Professeur associé d’Histoire de la psychologie et de Psychologie générale. Délégué du Recteur pour l’Orientation aux études universitaires. Département de Sciences de l’Homme. Université de Urbino “Carlo Bo” (Italie).

Cette contribution se propose d’aborder la connaissance, la réception et l’évaluation de l’œuvre d’Henri Piéron en Italie, à travers les pages de la « Rivista di Psicologia », le premier journal scientifique italien spécifiquement consacré aux problèmes psychologiques, fondée à Bologne en 1905 par le psychologue et psychiatre Giulio Cesare Ferrari (Ceccarelli, 2005). Après une introduction consacrée à la Rivista, longtemps la voix la plus influente de la psychologie italienne, et à son créateur, il sera analysé les écrits de Piéron parus dans la Rivista au cours de la période comprise entre 1906 et 1936 sur la base de l’« Indice analitico » établi par Alberto Marzi en 1937. Il s’agit de 32 critiques et commentaires, rapportés à 11 travaux de Piéron dans l’ « Année Psychologique » entre 1913 et 1934, écrits surtout par G.C. Ferrari et M.C. Canella (respectivement directeur et secrétaire de rédaction de la Rivista). La recherche s’insère dans une enquête centrée sur les échanges scientifiques et les connexions entre les chercheurs Italiens et étrangers au début du XXe siècle. Dans ce contexte, ont été étudiés, la présence de l’Echelle métrique de l’Intelligence de Binet et Simon en Italie, le considérable débat qui a suivi son « importation » (Ceccarelli, 2013a) et l’accueil au niveau international des tests de Sante de Sanctis (l’un des ‘fondateurs’ de la psychologie italienne) pour la graduation de l’insuffisance mentale (les « Reattivi ») (Ceccarelli, 2012 et 2013b).

La psychologie brésilienne sous influence ? L’apport d’Henri Piéron dans le développement de la psychologie au Brésil (années 1920 – années 1940)

Carolina S. Bandeira de Melo. Doctorante à l’EHESS et à l’Universidade Federal de Minas Gerais (Brésil) & Regina Helena de Freitas Campos. Professeur de psychologie. Universidade Federal de Minas Gerais (Brésil).

Dans les années 1920, Henri Piéron est appelé à donner des conférences dans plusieurs pays tels que l’Angleterre, l’Espagne, la Russie ou la Colombie. En 1923, il se rend au Brésil pour la première fois. Il y retournera en 1926 et 1947 (Piéron, 1992). Ces séjours vont lui permettre de nouer des relations avec la communauté scientifique brésilienne comme l’atteste sa correspondance déposée aux Archives nationales et à la bibliothèque Henri Piéron de l’Université Paris Descartes. Dans le cadre de cette étude, nous nous proposons d’étudier l’influence qu’a pu avoir Henri Piéron dans le développement de la psychologie brésilienne.

Dans cette perspective, après avoir retracé son itinéraire au cours de ses différents séjours au Brésil, nous avons analysé sur la base de sa correspondance (174 lettres) la nature des échanges intellectuels qu’il a entretenus principalement dans le champ de l’éducation et de l’orientation professionnelle (Filho, 1955). Nous montrerons notamment de quelle manière ses échanges avec des psychologues et des médecins qui travaillaient dans des universités ou dans les services publics de santé mentale à Rio de Janeiro, São Paulo, Minas Gerais ou Pernambuco ont questionné le fonctionnement des premiers laboratoires de psychologie expérimentale dans ces grandes métropoles du pays. Nous verrons aussi comment cette correspondance, entretenue avec des éducateurs, a permis de questionner les pratiques professionnelles au sein des services de psychologie appliquée comme ceux de l’orientation scolaire et de l’orientation professionnelle au Brésil entre les années 1920 et la fin des années 1940.

12h30 – Synthèse

Jean-Luc Bernaud, CNAM

13h00 – Fin

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Résumés des communications

Henri Piéron et Marcel Mauss (1923-1924) : actualité d’une confrontation

Bernard Prot. Maître de conférences. INETOP-CNAM. Centre de recherche sur le travail et le développement (CRTD).

Elu président de la société française de psychologie en 1923, M. Mauss soutient l’idée d’une approche de l’homme comme « totalité » et propose d’établir certains rapports entre la sociologie et la psychologie. Son allocution est publiée en 1924 dans le journal de psychologie normale et pathologique et reçoit une réponse la même année dans le même journal de la part de H. Piéron qui soutient, tout au contraire, qu’il faut s’adresser « à des fonctions aussi isolées que possible » pour établir des lois psychologiques. Cette confrontation connue a été rapportée à son contexte institutionnel par F. Parot (2000). Après en avoir rappelé les termes, on veut en souligner l’actualité. Sur fond de débats sur la notion de « compétence », le déploiement de la formation continue, et la mise en œuvre de la « validation des acquis » en France ont relancé les travaux sur les catégories et des méthodes d’analyse de ce que Mauss, à travers la notion d’habitus, nommait les «  acquis » de la « raison pratique collective et individuelle ». Pour sortir de la confrontation entre « fonctions isolées » et « totalité », on montre l’intérêt de s’appuyer sur une conception du développement des acquis de l’expérience et de leur évaluation comme « transformation », sur la base d’une conception du développement que Vygotski avançait précisément dans ces mêmes années 1920.

La prédictibilité de l’efficacité entre aptitudes, types et notes. L’orientation professionnelle, un débat fondateur de la psychologie différentielle

Marco Saraceno. Docteur en Sociologie. Université de Paris-Ouest Nanterre. Laboratoire IDHE

Dans l’histoire de l’orientation professionnelle française les noms des élèves d’Édouard Toulouse, Jean-Maurice Lahy, Henri Laugier et Henri Piéron, apparaissent souvent en triade. Toutefois, ces trois auteurs conçurent l’orientation professionnelle à partir de points de vue épistémologiques différents : Lahy considérait l’orientation comme une « application » de la psychotechnique ; Laugier verra dans l’orientation l’aboutissement naturel de la différentiation biotypologique et Piéron, quant à lui, introduira l’idée d’une science des examens préalable à l’application psychotechnique. Les trois approches proposent une vision différente du rapport entre psychologie différentielle et expérimentale. La psychotechnique considérait les tests comme un moyen de faire émerger les aptitudes d’un individu, définies comme « une disposition naturelle à exercer convenablement un métier ». En ce sens, la psychotechnique s’opposait à la définition de types humains, puisque tout classement n’avait de sens que pour une aptitude spécifique demandée par une profession particulière. Au contraire, la biotypologie visait « l’étude scientifique des types humains par la recherche des corrélations entre les caractères morphologiques, physiologiques, psychologiques ». La psychotechnique était ainsi « intégrée dans un ensemble coordonné de sciences » visant à étudier « la personnalité humaine ».
Or, Piéron considérait la docimologie comme une « branche de la psychotechnique » et s’engage dans la réflexion sur la biotypologie. Pourtant, il ne manqua pas de marquer sa distance par rapport aux démarches de ceux qu’il considérait comme ses collaborateurs. Tout en acceptant la conception « congénital » d’aptitude, il fut parmi les premiers à souligner le risque d’une circularité. La notion d’aptitude, définie à la fois comme le signe et la cause de la supériorité professionnelle, selon Piéron, amène à expliquer une fonction psychologique élémentaire par la réussite à une activité sociale complexe. Cette mise en garde contre la confusion entre aptitudes et capacités n’impliquera pas toutefois une adhésion à la démarche biotypologique. Piéron considérait en effet que les tests ne pouvaient faire émerger que des réponses particulières et que leur agrégation statistique n’avait donc pas de valeur typologique.
Il défend donc « l’hétérogénéité des aptitudes » de la psychotechnique contre toute tentative, même statistique, de définir des facteurs unificateurs des réponses individuelles. En étudiant ces nuances critiques, cette communication vise à montrer que, sous l’unité affichée de l’engagement sociopolitique à faveur de l’orientation professionnelle, s’ouvre un véritable débat épistémologique. L’application de l’orientation professionnelle met en effet en lumière un point névralgique du rapport entre psychologie expérimentale et différentielle : celui de la relation entre le procédé utilisé pour isoler et prévoir l’existence des conditions présidant à l’efficacité d’une activité (test) et le jugement à posteriori sur l’efficacité de l’activité réelle. Piéron ne prend pas vraiment position entre une définition innéiste d’aptitude, qui sous-entendait une conception du test comme outil expérimental (faire émerger des aptitudes inaccessibles par l’observation empirique), et une définition statistique du type, qui sous-entendait une conception du test comme outil métrologique (fournir une valeur numérique de la réussite). Piéron, avec la docimologie, cherche plutôt à déplacer le débat vers l’étude des techniques métrologiques utilisées par les tests mêmes.

Henri Piéron et les résultats des premières études docimologiques (dès les années 1930) : quelle pertinence au début du XXIème siècle ?

Philippe Chartier. Maître de conférences INETOP-CNAM. Equipe de psychologie de l’orientation. Centre de recherche sur le travail et le développement (CRTD).

Dès 1927, Piéron débute des recherches concernant la fiabilité des évaluations scolaires et propose le terme de docimologie pour rendre compte des études concernant les examens et concours. A partir de cette époque et jusqu’aux années 1960 les recherches dans ce domaine vont se développer (voir par exemple Piéron et Reuchlin, 1958) pour ensuite diminuer progressivement (Chartier, 2013 et 2005). Il publie en 1963 un ouvrage qui présente une synthèse de ces recherches et avance des propositions pour améliorer les pratiques de notation (Piéron, 1963).
Dans cette communication nous rappellerons les principaux résultats des études de Piéron, et de ses collègues, et nous nous questionnerons sur la pertinence de ses conclusions et propositions au regard des recherches actuelles dans le domaine de la validité des notes scolaires (Bressoux et Pansu, 2003 ; Merle, 1996 et 2007 ; Murat, 1998 ; Suchaut, 2008).
Le garde-frontière de la psychologie. Henri Piéron et la métapsychie
Renaud Evrard. Psychologue, docteur en psychologie. Université de Strasbourg. Membre associé de l’EA 3071.
La métapsychie ou métapsychique est la version française de ce qui est couramment appelée aujourd’hui la parapsychologie. Le terme a été proposé en 1905 par le physiologiste Charles Richet pour désigner : « La science qui a pour objet des phénomènes, mécaniques ou psychologiques, dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l’intelligence humaine ». Comme l’a montré l’historienne Régine Plas (2000), ces phénomènes dits « psychiques » font partie des premiers objets de la psychologie. A l’instar de nombre de ses collègues, Piéron effectue au début de sa carrière des recherches sur les « phénomènes télépathiques », en l’occurrence des expériences de communications à distance avec Nicolas Vaschide, expliquées par un « parallélisme intellectuel » (Vaschide & Piéron, 1902 ; Le Maléfan, 2008). Il tiendra à partir de 1905 une rubrique « Métapsychie » dans L’Année psychologique, exerçant son esprit critique pour repousser – et parfois pour encourager – ces recherches. En toile de fond de cette rubrique se pose la question de la place de la métapsychie dans le champ de la psychologie, que Piéron contribue alors à institutionnaliser et professionnaliser. L’écart qui se creuse implique, de la part des psychologues, de bien délimiter la frontière entre les deux, rôle qu’occupera particulièrement Piéron. En 1922, il participera ainsi à des commissions analysant, dans son laboratoire de la Sorbonne, les phénomènes physiques produits par des médiums (Lapicque, Dumas, Piéron, Laugier, 1922 ; Parot, 1994). Piéron fait preuve d’ouverture face à ce qui se présente comme de nouveaux exemples d’objectivation physiologique de l’activité psychique, mais il ne constatera rien de probant et suspectera des fraudes. Ses interventions ont participé à l’émancipation/évacuation de la métapsychique, ce qui profita en retour à la reconnaissance accrue de la scientificité de la psychologie.

Henri Piéron, élève et digne successeur d’Alfred Binet ?

Alexandre Klein. Chercheur postdoctoral. Université d’Ottawa

Henri Piéron (1881-1964) a toujours fait part de sa dette à l’égard de celui qui fut son premier maître, le psychologue Alfred Binet (1857-1911). C’est en effet au Laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne dirigé par Binet, que le jeune bachelier en philosophie alors âgé de seulement 17 ans, vint dès 1898 passer son temps libre. S’il travaillait en même temps comme secrétaire de Pierre Janet (1859-1947) à la clinique neurologique de l’hôpital de la Salpêtrière, c’est bien aux côtés de Binet qu’il apprit les rudiments de l’expérimentation en psychologie et découvrit ainsi la discipline dans laquelle il allait ensuite s’épanouir. C’est également grâce à Binet, ou plus exactement à cause de sa mort prématurée, que Piéron se vit confier, dès 1912, la responsabilité du Laboratoire du coin de la rue des Écoles et de la rue St-Jacques, ainsi que celle de la revue de référence créée par Binet, l’Année psychologique ; deux outils essentiels grâce auxquels Piéron put à son tour développer tant ses travaux que son réseau.
Pourtant, s’il fut son successeur institutionnel, Piéron est loin d’être l’héritier théorique ou le continuateur scientifique d’Alfred Binet et de son oeuvre. Bien au contraire, quittant rapidement la Sorbonne pour le laboratoire d’Édouard Toulouse (1865-1947) à Villejuif, où il devait trouver les moyens de son épanouissement scientifique, Piéron commença à développer une conception de la psychologie scientifique fortement marquée par la physiologie et de fait bien éloignée des pratiques et des rêves de Binet. Les relations entre les deux hommes, si elles se sont maintenues jusqu’à la mort de Binet, n’en étaient pas moins délicates, voire tendues. Tandis que Binet se sentait trahi par le départ de son élève prometteur, Piéron comprenait mal pourquoi son ancien maître délaissait le laboratoire et ses instruments au profit de l’école et des instituteurs ; pourquoi il semblait préférer la psychopédagogie à une psychophysiologie que lui savait pourtant pleine d’avenir. À partir de l’analyse de différents documents, publiés et inédits, et notamment la correspondance qu’ont entretenue les deux hommes, nous nous proposons de retracer dans notre communication la relation, peu connue mais pourtant essentielle à l’histoire de la psychologie scientifique française, qui les unissait. De la première rencontre de 1898 à la succession de 1912, au gré des oppositions comme des collaborations, nous préciserons la nature de leurs rapports personnels autant que professionnels afin de mettre en lumière la réelle influence de Binet et de sa pensée sur l’oeuvre de Piéron. Cela nous permettra finalement d’offrir un regard nouveau sur l’évolution des travaux et des perspectives théoriques de ce dernier, et ainsi de participer au renouvellement de la compréhension de cette période essentielle de la formation de la psychologie scientifique en France.

La rhétorique de l’histoire : Henri Piéron, historien et archiviste de la psychologie

Jérôme Martin. Docteur en histoire, professeur d’histoire-géographie. Chargé de cours. Université de Rouen

La sociologie et l’histoire des sciences invitent à considérer la science non pas comme le résultat d’une accumulation linéaire et continue de savoirs mais comme un champ traversé de conflits et jalonnés de ruptures. Dans cette perspective, l’analyse du discours de la science sur elle-même permet . Parmi les figures fondatrices de la psychologie expérimentale française, Piéron se distingue par une préoccupation constamment renouvelée d’inscrire son action et les progrès de la psychologie dans une histoire. De quels enjeux historiques, mémoriels et identitaires ces textes sont-ils porteurs ? De quelle mémoire et de quelle histoire Piéron jette-t-il les bases ? Ce questionnement s’appuie sur un corpus documentaire consitué notamment des préfaces (1912-1946) et de la rubrique « Chronique » (1912-1963) de L’année psychologique, axquels s’ajoutent d’autres textes parus dans plusieurs revues. Trois axes seront développés, l’un centré sur la mise en récit de l’histoire de la psychologie, le second sur la construction identitaire du champ de l’orientation et le dernier sur le rapport de Piéron à l’hétérodoxie scientifique.

Henri Piéron : un militant de la réforme de l’enseignement ?

Laurent Gutierrez. Maître de conférences en Sciences de l’éducation. Université de Rouen. Laboratoire CIVIIC

Henri Piéron a entretenu des liens étroits avec les associations pédagogiques militant en faveur d’une réforme de l’enseignement en France. Son nom apparaît à plusieurs reprises dans les périodiques des mouvements d’éducation nouvelle (Pour l’Ère nouvelle, La Nouvelle Education, L’Université nouvelle, Le Bulletin de la Société française de Pédagogie). Son engagement l’amena également à prendre la direction du Groupe français d’Éducation Nouvelle (GFEN) à deux reprises dans les années 1930. Enfin, à la Libération, il fut appelé par Paul Langevin à occuper, avec Henri Wallon, la vice-présidence de la Commission ministérielle d’étude sur la réforme de l’enseignement. Cette communication souhaite interroger le militantisme pédagogique de celui qui fut, entre 1923 et 1951, professeur titulaire de la Chaire de « Physiologie des sensations » au Collège de France.
Dans cette optique, nous analyserons la nature de ses contributions scientifiques conjointement à l’influence qu’il a pu avoir au sein de ces organisations. A cet effet, nous travaillerons, dans un premier temps, à circonscrire les contours de sa production scientifique en rapport avec les questions pédagogiques. Puis, dans un second temps, nous tenterons d’identifier la nature de ses positions en matière de réforme de l’enseignement en nous appuyant sur divers fonds d’archives. L’étude de sa correspondance avec les autres militants de l’Education nouvelle, nous sera ainsi précieuse afin d’évaluer son rôle au sein de ces différents mouvements de rénovation pédagogique.

Henri Piéron, auteur du premier « Dictionnaire amoureux » de la psychologie (scientifique)

Francis Danvers. Professeur en Sciences de l’éducation. Université de Lille 3 (Villeneuve d’Ascq). UFR DECCID. Laboratoire PROFEOR-CIREL

Henri Piéron, au tout début des années 1950 jusqu’à la veille de sa mort, a porté un intérêt particulier à la rédaction d’un dictionnaire de psychologie scientifique. Ce sont plusieurs centaines d’articles qui ont été rédigé au fil des éditions successives (y compris trois éditions posthumes). Cette œuvre collective qui regroupe plus d’une vingtaine de collaborateurs n’est pas une œuvre de linguistique mais mobilise des notions appartenant à différentes branches du savoir : « biologiques, médicales, expérimentales, sociales et appliquées de la psychologie scientifique et de la psychométrie ». En nous appuyant sur une expérience de dictionnariste sur près d’un quart de siècle, nous voudrions interroger la pensée éducative du chef de file de l’Institut National d’Orientation Professionnelle (INOP devenu INETOP-CNAM Paris), précurseur d’une science anthroposociale de l’orientation, en prêtant une attention particulière aux avant-propos des éditions successives du Vocabulaire de la psychologie (1ère édition : 1951 – 6ème édition : 2003). Nous justifierons notre propos en présentant, de manière commentée, une liste limitée à 100 mots-clefs, correspondant aux normes PUF, coll. « Que sais-je ? ». Selon nous, cette recension est susceptible d’apporter un regard réflexif sur le dictionnaire notionnel d’Henri Piéron qui porte l’ambition de couvrir un large champ de la psychologie mais aussi de s’ouvrir à des disciplines voisines.Cette approche nous permet d’appréhender l’œuvre éducative d’Henri Piéron au regard notamment de l’écho que ce travail trouve dans nos 900 Considérations sur l’Orientation humaine, (T1, 2009 ; T2, 2012 ; T3, 2015), entreprise qui vise à fonder des « sciences de l’Orientation » en France au XXIè siècle, comme l’a déjà mise en œuvre l’université Laval du Québec, à la fin du siècle dernier. Dès lors, nous postulons que « faire un dictionnaire », seul ou en collaboration (c’est le cas, ici), n’est jamais un travail intellectuel anodin. C’est une œuvre de culture qui s’adresse aux contemporains et aux générations futures. Toutes les disciplines académiques ont leur dictionnaire de référence. Cet acte de transmission repose sur un pari, notamment sur le choix de l’éditeur et du lectorat visé. Tel sera le but de notre démonstration en analysant l’orientation adoptée par Henri Piéron dans son projet de circonscrire le sens des termes employés dans sa discipline dont il fut l’un des principales cautions intellectuelles au XXè siècle.

Henri Piéron et la difficile légitimation de l’extension du rôle des conseillers d’orientation professionnelle dans l’enseignement secondaire à partir des années 1950 

Paul Lehner. Doctorant en Science politique. ATER. Université Paris-Ouest Nanterre. Laboratoire GAP.

Dans l’histoire du système éducatif, Henri Piéron mais aussi Edouard Toulouse et Henri Laugier, fondateurs de la psychotechnique, sont des acteurs importants du processus d’unification du système éducatif (Chapoulie, 2010 ; Ohayon, 2006). Partisans d’un rapprochement des deux ordres d’enseignement, le Primaire et le Secondaire, ils militent activement, notamment au sein des Compagnons de l’Université Nouvelle, pour l’élaboration d’un cycle d’observation qui substituerait à la sélection fondée sur les origines sociales des élèves, une sélection bâtie sur des tests psychologiques et l’observation des élèves censés révéler leurs « aptitudes ». Le cycle d’observation devient, dès lors, objet de pouvoir pour les acteurs des politiques scolaires puisque se pose avec lui la question de la définition des « aptitudes » et de ses observateurs mais aussi celle de l’unification du système éducatif bouleversant l’ordre social. A l’histoire des luttes pour la définition de l’orientation professionnelle, dont l’un des enjeux est la légitimation du champ de compétences des conseillers d’orientation professionnelle (Martin, 2011), se confond progressivement celle de l’extension celui-ci. Les travaux de docimologie de Piéron et Laugier (Martin, 2002 ; Piéron H., Piéron M. et Laugier H., 1929) suggèrent une ouverture du champ de compétences des conseillers d’orientation professionnelle à l’ensemble du système éducatif en pointant les limites des jugements professoraux. Si l’orientation scolaire constitue en 1959 le principe réformateur du système éducatif et si les conseillers d’orientation arborent désormais le qualificatif « scolaire », ils ne sont pas pour autant des indicateurs de la légitimité des conseillers d’orientation à intervenir dans le second cycle. A l’entreprise de revendication pour l’extension du champ de compétences des conseillers à laquelle participe activement Henri Piéron, au sein du Plan Langevin-Wallon mais aussi au cours des Commissions d’études de l’organisation technique de l’orientation professionnelle ou encore par le biais de différentes revues (L’Education nationale, le BINOP ou les bulletins de liaison de l’ACOF), se conjuguent les représentations dépréciatives des tests, une concurrence acharnée des syndicats enseignants pour l’orientation des élèves, et la substitution progressive des psychologues comme experts des politiques scolaires par les modernisateurs incarnés par Sauvy et Fourastié (Chapoulie, 2006).
C’est à partir de l’examen des monographies sur le système éducatif, des archives de la Direction et de la Prévision, de celles des projets de réforme sous la IVème République, des archives de l’Enseignement technique concernant l’Orientation Professionnelle, des archives de l’Association des Conseillers d’Orientation de France que s’entrevoient les logiques et enjeux de luttes contradictoires au principe de l’ambivalence du rôle des conseillers d’orientation scolaire et professionnelle dans la réforme Berthoin et dont témoignent les redéfinitions successives de leur rôle dans les politiques scolaires postérieures.

La correspondance d’Henri Piéron et la Belgique : éclairages sur les espaces et les réseaux d’Henri Piéron et de son influence sur l’évolution de la psychologie belge

Sylvain Wagnon. Maître de Conférences HDR en Sciences de l’éducation. Université de Montpellier 2. LIRDEF

Notre contribution s’appuie sur l’analyse de la très riche correspondance d’Henri Piéron en nous ciblant sur les lettres reçues de ses correspondants belges (plus d’une vingtaine de correspondants) tout au long de sa carrière. Ces nombreuses lettres offrent la possibilité de poser la question des liens entre Piéron et la Belgique à travers ses relations longues et régulières avec certains acteurs de la psychologie belge de cette époque. Nous pensons ici plus particulièrement à Ovide Decroly (51 lettres de 1905 à 1931), Mme Decroly (60 lettres de 1932 à 1953), Tobie Jonckheere (33 lettres de 1909-1954) ou Josépha Ioteyko (34 lettres de 1903 à 1927). La persistance de ces relations dépasse d’ailleurs le seul cadre professionnel et marque des liens d’amitié forts tissés sur plusieurs décennies. Les ego-documents et en particulier l’étude d’une correspondance peuvent éclairer un « univers », un environnement autant que les itinéraires personnels. Dans cette étude, nous voudrions placer la correspondance d’Henri Piéron comme un objet sociologique permettant, à partir d’interrogations croisées avec les autres sources écrites connues mais aussi les correspondances retrouvées de ses correspondants belges, d’établir les liens qu’il entretenait avec tout un réseau de psychologues dans ce pays.
Nous voudrions donc, comme nous l’avons déjà commencé avec la correspondance du pédagogue Ovide Decroly, proposer ici une représentation cartographique de ces données en s’appuyant sur les outils informatiques actuellement disponibles. Cette démarche devrait permettre de visualiser l’élaboration de réseaux de correspondance et de mieux comprendre la construction de liens étroits entre l’évolution des travaux de plusieurs psychologues belges et ceux d’Henri Piéron. L’étude de sa correspondance permettra d’approfondir ses liens étroits et réguliers avec certains tenants de la psychologie belge ainsi que de poser la question de la diffusion scientifique et des échanges possibles de l’information scientifique à travers l’élaboration d’un réseau de psychologues européens. Certains « dialogues » par exemple avec Ovide Decroly ou Tobie Jonckheere mettent en évidence des échanges professionnels, amicaux et parfois des influences réciproques sur les domaines de la psychologie scientifique, la pédologie, les tests mentaux et l’orientation professionnelle. Ces échanges épistolaires permettent aussi de mieux comprendre les relations nouées dans plusieurs institutions internationales comme les congrès internationaux de psychologie et l’union internationale de psychotechnique (AIP).

Henri Piéron dans son rapport avec la psychologie espagnole appliquée pendant les premières décennies du XXe siècle

Ángel C. Moreu. Profesor Titular. Universitat de Barcelona

Dans le cadre de la première fondation de la nouvelle psychologie scientifique, expérimentale, appliquée, etc. qui a lieu en Europe et en Amérique pendant les premières décennies du XXe siècle, il faut souligner l’importance de la fondation des sociétés et des laboratoires de psychologie, ainsi que le rôle de l’activité relative au congres également importante pendant la période, en favorisant l’information et l’échange aussi bien de la réflexion théorique que de l’expérimentation en psychologie. Dans ce cadre est remarquable la présence active de Henri Piéron aussi bien dans les processus de fondation des principaux branches de la nouvelle psychologie, que dans les forums internationaux dans lesquels il a consolidé peu à peu sa distanciation de la tradition philosophique de laquelle la psychologie il faisait partie jusqu’à ce moment-là. Un cadre pareil permis d’étudier les dimensions et la répercussion de la présence de Henri Piéron en Espagne à partir des traductions de son œuvre, de son rôle institutionnel en tant que professeur invité ou de son rapport avec les personnages les plus importantes de la psychologie appliquée espagnole.
Dans ce sens, on analyse spécialement le cycle des conférences à propos du « Le développement mental et de l’intelligence » que Piéron a donné dans le grand amphithéâtre de l’Université de Barcelona en décembre 1927. En plus de cela, on analyse ensemble les plusieurs concordances, plus les divergences, qu’on peut déduire du rapport personnel et professionnel de Piéron avec Emilio Mira, un des représentants les plus importantes de la psychologie appliquée espagnole pendant la période. Ce rapport entre Piéron et Mira permis d’autre établir une comparaison entre les bien appelées « collèges invisibles », lesquelles sont apparues au tour de ces deux personnalités de la psychologie européenne.

« Ah ce sommeil ! ». Les relations de travail et d’amitié entre Edouard Claparède et Henri Piéron d’après leur correspondance (1903-1940)

Martine Ruchat. Professeur à l’Université de Genève

L’échange épistolaire ne dit pas tout des relations entre deux (ou plusieurs) personnes, mais elle en dit suffisamment pour développer un récit historique construit sur une archive privée souvent lacunaire et difficile à analyser, car obligeant non seulement à lire entre les lignes, mais à reconstruire une réalité historique à partir de textes qui en produisent déjà une. La correspondance entre ces deux figures majeures de l’histoire de la psychologie montre de manière sensible combien une science se fabrique dans le maelstrom de la vie à la fois relationnelle, affective et intellectuelle. Entre confidences, rendez-vous donnés dans des congrès ou pour les vacances, et débat d’idées, c’est aussi une amitié qui se construit autour d’un objet, celui du sommeil (et d’un intérêt pour les tests psychologiques).
Piéron n’est qu’un des 2400 correspondants auxquels Claparède a écrit au moins une lettre, mais il fait partie de ceux dont les archives ont conservé le plus de lettres à la Bibliothèque de Genève et aux Archives nationale de France, soit 71 lettres de Claparède à Piéron et 13 lettres de Piéron à Claparède entre 1903 et 1940. Après avoir rendu compte du contenu des 84 lettres échangées entre eux deux, l’auteure se penchera plus particulièrement sur la « question du sommeil » qui est à l’origine de l’objet de la thèse de Piéron publiée en 1913, inaugurant, dès 1904 une stimulation intellectuelle réciproque jusqu’à la mort du fils de Claparède d’une crise cardiaque due au somnifère administré contre ses insomnies, en 1937, puis de Claparède, sujet à des crises de « tachycardie paroxystique », en 1940.

Reception and forgetting of Henri Pieron and French experimental and applied psychology in the scientific culture of the Psychology Programs in Argentina

María Andrea Piñeda. Professor of History of the Psychology at the National Council of Scientific Research (CONICET). Director of the Museum of the History of Psychology at the Faculty of Psychology, National University of San Luis (FaPsi UNSL), Argentina.

In this work, from a historical standpoint, it is analyzed the reception of Henri Pieron and French experimental and applied psychology in Argentina. We describe its incidence in the development of psychometrics, specially, since the forties decade, and its contribution to the scientific basis of Psychology Programs in Argentina, in the early sixties. We make a comparison between two Psychology Programs where such an approach was receptioned, and we analyze the differential effects of maintaining it within its scientific culture, or forgetting it by the replacement of a different approach.
French Psychology produced within the period between the First and the Second World War, has been brought to new light by historiographical studies which have highlighted its worth (Carroy, 2013; Eisenbruch, Eisenbruch & Kazdin, 2000a; Fruteau de Laclos, 2013). As we aim to analyze, although the French approach to the study of behaviour (Dagfal, 2002), or French behaviourism (Fraisse, 1970) was influent by English evolutionism (Plas, 2013), it is certainly not indebted to American functionalism and behaviourism approaches. Indeed, French behaviourism’s global approach of behaviour and personality, which stresses neuro-physiological basis, widely contrasts American behaviourism. Within an industrial expansion context, it blossomed in France and French-speaking neighbour countries, a new experimental psychology approach devoted to the study of behaviour, which was distant to the classic mental illness problems.

L’oeuvre d’Henri Piéron en Italie dans les pages de la ‘Rivista di Psicologia’ (1906-1936)

Glauco Ceccarelli. Professeur associé d’Histoire de la psychologie et de Psychologie générale. Délégué du Recteur pour l’Orientation aux études universitaires. Département de Sciences de l’Homme. Université de Urbino “Carlo Bo” (Italie).

Cette contribution se propose d’aborder la connaissance, la réception et l’évaluation de l’œuvre d’Henri Piéron en Italie, à travers les pages de la « Rivista di Psicologia », le premier journal scientifique italien spécifiquement consacré aux problèmes psychologiques, fondée à Bologne en 1905 par le psychologue et psychiatre Giulio Cesare Ferrari (Ceccarelli, 2005). Après une introduction consacrée à la Rivista, longtemps la voix la plus influente de la psychologie italienne, et à son créateur, il sera analysé les écrits de Piéron parus dans la Rivista au cours de la période comprise entre 1906 et 1936 sur la base de l’« Indice analitico » établi par Alberto Marzi en 1937. Il s’agit de 32 critiques et commentaires, rapportés à 11 travaux de Piéron dans l’ « Année Psychologique » entre 1913 et 1934, écrits surtout par G.C. Ferrari et M.C. Canella (respectivement directeur et secrétaire de rédaction de la Rivista). La recherche s’insère dans une enquête centrée sur les échanges scientifiques et les connexions entre les chercheurs Italiens et étrangers au début du XXe siècle. Dans ce contexte, ont été étudiés, la présence de l’Echelle métrique de l’Intelligence de Binet et Simon en Italie, le considérable débat qui a suivi son « importation » (Ceccarelli, 2013a) et l’accueil au niveau international des tests de Sante de Sanctis (l’un des ‘fondateurs’ de la psychologie italienne) pour la graduation de l’insuffisance mentale (les « Reattivi ») (Ceccarelli, 2012 et 2013b).

La psychologie brésilienne sous influence ? L’apport d’Henri Piéron dans le développement de la psychologie au Brésil (années 1920 – années 1940)

Carolina S. Bandeira de Melo. Doctorante à l’EHESS et à l’Universidade Federal de Minas Gerais (Brésil) & Regina Helena de Freitas Campos. Professeur de psychologie. Universidade Federal de Minas Gerais (Brésil).

Dans les années 1920, Henri Piéron est appelé à donner des conférences dans plusieurs pays tels que l’Angleterre, l’Espagne, la Russie ou la Colombie. En 1923, il se rend au Brésil pour la première fois. Il y retournera en 1926 et 1947 (Piéron, 1992). Ces séjours vont lui permettre de nouer des relations avec la communauté scientifique brésilienne comme l’atteste sa correspondance déposée aux Archives nationales et à la bibliothèque Henri Piéron de l’Université Paris Descartes. Dans le cadre de cette étude, nous nous proposons d’étudier l’influence qu’a pu avoir Henri Piéron dans le développement de la psychologie brésilienne.
Dans cette perspective, après avoir retracé son itinéraire au cours de ses différents séjours au Brésil, nous avons analysé sur la base de sa correspondance (174 lettres) la nature des échanges intellectuels qu’il a entretenus principalement dans le champ de l’éducation et de l’orientation professionnelle (Filho, 1955). Nous montrerons notamment de quelle manière ses échanges avec des psychologues et des médecins qui travaillaient dans des universités ou dans les services publics de santé mentale à Rio de Janeiro, São Paulo, Minas Gerais ou Pernambuco ont questionné le fonctionnement des premiers laboratoires de psychologie expérimentale dans ces grandes métropoles du pays. Nous verrons aussi comment cette correspondance, entretenue avec des éducateurs, a permis de questionner les pratiques professionnelles au sein des services de psychologie appliquée comme ceux de l’orientation scolaire et de l’orientation professionnelle au Brésil entre les années 1920 et la fin des années 1940.

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Le jeu du métier et du hasard, saynète en un acte

Archives Pierre Roche

Le jeu du métier et du hasard, saynète en un acte, Abeille cauchoise, 1939, préface de Henri Piéron. Archives Pierre Roche

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Piéron et le plan Langevin-Wallon

H. Piéron, Postface, "Projet de réforme de l'enseignement de la commission Langevin-Wallon présenté et réédité par les soins de l'Union Française Universitaire (UFU)"1960. Archives Pierre Roche

H. Piéron, Postface, « Projet de réforme de l’enseignement de la commission Langevin-Wallon présenté et réédité par les soins de l’Union Française Universitaire (UFU) »1960. Archives Pierre Roche

 

H. Piéron, Postface, "Projet de réforme de l'enseignement de la commission Langevin-Wallon présenté et réédité par les soins de l'Union Française Universitaire (UFU)", 1960. Archives Pierre Roche

H. Piéron, Postface, « Projet de réforme de l’enseignement de la commission Langevin-Wallon présenté et réédité par les soins de l’Union Française Universitaire (UFU) », 1960. Archives Pierre Roche

 

 

 

 

 

 

 

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mai 18, 2014 · 6:19

De la psychophysiologie aux neurosciences

 

Jean-Gaël Barbara, « La neurophysiologie à la française »La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 19 | 2007, mis en ligne le 03 janvier 2010.

Régine Plas, « Comment la psychologie expérimentale française est-elle devenue cognitive ? »La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 10 | 2004, mis en ligne le 23 février 2006.


Ecole normale supérieure   ArchivesColloque L’essor des neurosciences, France, 1945–1975

Organisé par : Jean-Gaël Barbara (CNRS) et Céline Cherici (univ. Paris VII) et Claude Debru (ENS) et Michel Imbert (ENS / EHESS) et David Romand (univ. Bordeaux I) et Frédéric Wieber (univ. Paris VII)

Le projet Histoire des neurosciences en France dans le contexte international, sous la direction de Claude Debru, a pour but de comprendre les conditions de la formation et de l’expansion du champ de recherche des neurosciences après la deuxième guerre mondiale. Émergence de nouveaux domaines scientifiques, ouverture de champs institutionnels, internationalisation de la recherche, formes nouvelles de l’interdisciplinarité : comment ces facteurs et bien d’autres sont-ils à l’orgine de l’essor décisif des neurosciences en France ?

Ces questions sont discutées en croisant les regards des scientifiques acteurs de l’histoire et des historiens et philosophes des sciences.


 

Club d’histoire des neurosciencesClub d histoire des neurosciences   History of neurosciences club

 

 

 

 

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Henri Piéron, « Ennemis et Amis de l’orientation professionnelle »

Henri Piéron, « Ennemis et Amis de l’orientation professionnelle », BINOP, n° 1-2, janvier-février 1937, p. 1-9.

Henri Piéron, « Ennemis et Amis de l’orientation professionnelle », BINOP, n° 1-2, janvier-février 1937, p. 1-9.

Henri Piéron, « Ennemis et Amis de l’orientation professionnelle », BINOP, n° 1-2, janvier-février 1937, p. 1-9.

 Une objection essentielle et qui serait décisive si elle était fondée, repose sur l’affirmation de la plasticité humaine, qui permettrait au modelage sociale de tirer, d’une pâte individuelle, un ouvrier ou un chef, un technicien ou un artiste, suivant les besoins.

Un sociologisme à prétentions marxistes a pu prétendre que la classe bourgeoise se réservait par doit de conquête l’ensemble des situations privilégiées, et qu’il était légitime que la classe ouvrière l’en dépossédât purement et simplement en la confinant à son tour dans les métiers les moins favorisés ; on pourrait bien choisir ou exclure, à volonté, les (p. 1) hommes en fonction de leur milieu d’origine, et une formation appropriée permettrait d’assurer les capacités nécessaires à telle u telle fonction. La notion de différences individuelles congénitales relèverait d’une biologie bourgeoise, soucieuse de maintenir ses privilèges au nom d’une science construite à sa dévotion.

Il est certain que les facilités données aux privilégiés de la fortune pour acquérir un vernis éducatif capable de faire illusion sur les capacités véritables permettent trop souvent encore l’accès de situations éminentes dans la société à des hommes propres à occuper seulement es emplois d’ordre subalterne, alors que les plus aptes n’ont pu, du fait des conditions sociales, s’élever aux postes de commandement o ils auraient mieux servi les intérêts de la collectivité. Mais, en reconnaissant ce fait, on affirme l’existence de différences profondes, essentielles, entre les individus, et ce n’est plus cette fois dans le but de maintenir un privilège de classe, mais au contraire ans celui d’abattre les différences de classes au profit des individus.

Nous voyons bien il est vrai, comme pour justifier l’objection du sociologisme marxiste, s’édifier un biologisme raciste destiné incontestablement à justifier un privilège hautement revendiqué et assurant à la race élue le commandement d monde.

Et ainsi se heurteraient les sciences cherchant des directives dans des crédos politiques, ou les recevant de dictatures impérieuses. Mais il existe heureusement une science libre, la seule science, appuyée aussi sur une foi, la fois en une vérité indépendante des contingences sociales et des intérêts pratiques. Cette science met en évidence le rôle éminent des formations culturelles, analogue à celui du terrain ans lequel se préparent les récoltes, mais arrive à établir la marge d’action limitée de ces influences formatrices et à dégager le rôle tout à fait essentiel de la structure individuelle, qui se joue d’ailleurs des prétendues unités raciales.

Il est possible d’affirmer, en l’état actuel de nos connaissances la validité du fondement de l’OP, à savoir l’existence chez les hommes d’aptitudes différentes d’origine constitutionnelle, héréditaire. (p. 2)

Mais voici qu’une autre mystique intervient, un spiritualisme chrétien rejoignant plus ou moins, la mystique apparentée au matérialisme dialectique.

L’objection à l’OP a été formulée explicitement à une réunion du Congrès des bureaux universitaires de statistiques par le Dr Wolfrom : Diriger les enfants dans les voies où ils peuvent le mieux réussir, c’est adapter une solution de facilité, néfaste pour le caractère, pour le perfectionnement moral de l’homme, qui exige effort, lutte, souffrance et qui comporte une fondamentale plasticité.

De nos jours, les chrétiens devraient-ils donc gagner la béatitude éternelle par le martyre de la profession, à défait des griffes et des gueules féroces qu’ils rencontraient dans les jeux du cirque, au cours des glorieuses persécutions romaines ?

Certes, chacun reste libre de rechercher le martyre pour lui-même, mais il n’appartient pas à une organisation collective de l’imposer. Et nous savons, c’est aussi un fait d’expérience, que, même avec une foi religieuses, les différences individuelles restent grandes, et que tel surmontera peut-être des difficultés tenant à une insuffisance d’aptitudes, alors que tel autre échouera.

Affermir le caractère est une tâche éducative, mais ce n’est pas dans une mésadaptation à la fonction, au métier, qu’il convenable de chercher cet affermissement, car on sait toutes les graves conséquences, individuelles et sociales, qui comportent les échecs, au devant desquels in irait en quelque sorte à plaisir, en s’éloignant de la solution dite de facilité, qui consiste à mettre chacun, dans la mesure du possible, à la place qui lui convient.

Où le problème devient plus délicat, c’est quand l’orientation de l’enfance semble mettre aux prises l’organisation collective et la famille. Il y a là un oint qui parait particulièrement névralgique, comme le montrent les interventions des associations de parents.

Chacun peut, s’il lui plait, revêtir la cilice, s’enfermer (p. 3) dans la cellule monastique, rechercher la souffrance sur la terre. Mais appartient-il aux parents d’imposer tel régime à leurs enfants ? En empêchant la « solution de facilité » qu’assurerait une OP satisfaisante, et en obligeant leurs enfants à se diriger dans des voies particulièrement difficiles pour eux, afin de leur tremper le caractère, les parents n’abuseraient-ils pas de la « liberté » des familles ? Notre organisation collective, si libérale qu’elle soit, n’est évidemment plus compatible avec certains excès de liberté. L’enfant n’est pas une propriété des parents, dont ceux-ci puissent user et abuser à leur gré, et l’on protège les enfants martyrs, même si les flagellations étaient destinées à leur valoir plus surement une place au paradis.

La liberté des familles a dû subir bien des restrictions, dans un intérêt général ; il faut bien admettre par exemple une déclaration des maladies contagieuses et l’exclusion momentanée de l’école d’un enfant porteur de germes.

Les droits de l’enfant doivent être reconnus à leur tour, et parmi eux doit figurer le droit à un conseil d’orientation.

En quoi le conseil peut-il porter atteinte à la liberté de la famille ? On paraît redouter une organisation rendant obligatoires des décisions d’orienteurs. Mais il n’est pas question de cela.

Ce que l’on pourrait envisager, c’est l’intervention possible d’une sorte d’arbitrage, en cas de conflit entre enfants et parents, quand ces derniers s’opposeraient à ce que soit suivi un conseil justifié accepté par l’intéressé. Il a bien fallu déjà envisager le conflit avec les parents en ce qui concerne le mariage. Le conflit relatif à la profession pouvant survenir plus tôt devrait être arbitré. Mais il s’agit là de conflits intra-familiaux à résoudre, non  d’un conflit entre la famille et la collectivité.

En ce qui concerne les relations du groupe familial et du groupe social, se figure-t-on qu’il puise vraiment y avoir une liberté de choix de la famille en ce qui concerne l’accès aux professions ?

Appartient-il au père de dire : mon fils sera médecin, ouvrier graveur, officier d’artillerie, juge ou fort de la halle ?

L’accès aux professions n’est pas libre. Tout ce que peut faire le (p. 4) père de famille, c’est de conduire l’enfant jusqu’à la porte d’une profession ou d’un métier, mais, pour la loi faire franchir, c’est une tout autre affaire, et quand la porte se referme sur le nez de son enfant, il sera bien avancé de pouvoir se féliciter de la liberté de son choix.

En donnant un conseil justifié, en prévenant le père que son fils a toutes les chances d’échouer à tel concours, ou de réussir à tel autre, d’être refusé à l’entrée de telle carrière ou de n’y réussir que bien difficilement alors que telle autre lui serait largement ouverte, l’orienteur éclaire le choix, protège en réalité la liberté, en l’empêchant de se heurter au démenti des portes closes. La brutalité des sélections ne sera atténuée, amortie, évitée, que par la généralisation de l’OP ?

C’est heureusement ce que commencent à comprendre de mieux en mieux des associations de parents, guidées par des hommes éclairés qui apportent aujourd’hui leur concours à l’effort en vue de l’OP.

Il est un point, toutefois, qui inquiète bien des familles : c’est le problème de l’entrée dans l’enseignement secondaire. On attribue à l’orientation professionnelle ce qu’on considère comme les méfaits d’une sélection, rendue nécessaire par l’organisation rationnelle de l’école unique, comme le montrent bien les lignes suivants empruntées à la conclusion – intitulée « Le danger » – de ‘excellente étude que M. Parigot a consacrée à l’OP dans un article de la Revue des Deux-Mondes :

« Aux parents, dit-il, il incombe d’élever et d’entretenir leurs enfants ; mais il apparaît au chef de famille quelques disgrâces qu’elle ait essuyées depuis quelque temps, d’exercer l’autorité.  Celle des pédagogues, hors de conteste dans leur sphère, se légitime d’autant mieux qu’elle garde elle-même un caractère quasi paternel. En revanche, le trait brutal qui raye un élève de l’enseignement secondaire (motif de moralité mis à part) pour le détourner vers les primaire supérieur ou le technique  (où la voie d’accès lui demeure à peu près fermée d’ailleurs, passé l’âge de quatorze ans) ne se justifie qu’à la condition d’avoir épuisé les moyens de l mettre au niveau des études qu’il avait choisies de concert (p. 5) avec parents. Faute de quoi une condamnation irrémissible pour raison d’incapacité, à cet âge, ne laisse pas de faire l’effet d’une certaine inaptitude ou indifférence à y porter remède. Il est véritable que la famille se berce parfois d’illusions. Toutefois on n’aime pas beaucoup qu’un administrateur de lycée prenne publiquement contre elle, avec un zèle dextrement, « l’intérêt social » de l’enfant, avant même que cet enfant soit un abrégé d’homme. Et comment ne pas reconnaître le signe d’une redoutable « docimocratie » ou dictature des examens ans la multiplication, depuis la classe de sixième de successifs prébaccalauréats.

« Sous le couvert de l’orientation tant de soins entrainent trop de contraintes. »

De grâce n’attribuez pas à l’Orientation la responsabilité des examens organisés dans les premières classes de l’enseignement secondaire. Il y a là des méthodes analogues à celles utilisées dans les divers examens et concours dont nos études docimologiques montrent bien le caractère peu satisfaisant.

Certes, il y aura toujours des erreurs dans les choses humaines, mais ces erreurs seraient moins nombreux si l’on se préoccupait, par un perfectionnement des méthodes objectives d’examen utilisés par une OP scientifique, de mieux connaître les enfants dont on chercher à  diriger l’avenir.

Car, même à cet page relativement précoce, les capacités intellectuelles, dégagées du vernis scolaire plus ou moins bien appliqué, peuvent fort bien être évaluées ; si la puberté modifie le caractère, elle ne change en réalité pas l’intelligence, les erreurs célèbres qui ont été commises au cours d’appréciations scolaires ne l’auraient pas été – au même degré tout au moins – avec des épreuves mieux adaptées à leur but.

Ici encore, contre la brutalité d’une sélection – qui est inévitable si l’on ne veut pas maintenir purement et simplement le jeu du hasard sous la forme du privilège de la fortune – c’est l’orientation professionnelle qui apportera l’adoucissement désirable, et fera admettre à des études culturelles plus prolongées certains enfants qu’élimineraient des examens de passage, en conseillant parfois aux parents malgré le succès de leurs enfants à ces examens, de ne pas les maintenir dans une direction où ils finiraient par rencontrer les plus graves déceptions. (p. 6)

Mais il faut, pour qu’elle remplisse son rôle, que l’OP se perfectionnent ? Il faut éprouver ses méthodes, déceler ses erreurs quand elle en commet, afin d’apporter les corrections indispensables.

Aussi je ne redoute rien tant que les solutions trop simples. Et c’est ici que bien des amis de l’OP me paraissent plus dangereux encore que des ennemis.

Je suis tout à fait d’accord avec le recteur de Montpellier, M. Tailliart, qui, au Congrès des Bureaux universitaires de statistique, à propos de l’OP des étudiants, après avoir signalé les erreurs de pronostic commises par les maitres dont il eut l’expérience  au cours de sa carrière professorale, réclamait la formation d’hommes qualifiés et préparés ç une tâche aussi délicate. On est effrayé quand on voit le Syndicat des professeurs d’enseignement secondaire demander qu’on confie le rôle d’orienteur dans chaque établissement à l’un des aitres, par exemple au professeur de philosophie. On peur brillamment réussir à l’agrégation de philosophie et se montrer fort peu capable d’une appréciation objective d’aptitudes. Il est vrai que sur les bateaux où l’équipage ne comprend pas assez d’hommes, on peut désigner comme médecin, d’office, en cas de besoin, le commandant ou le second, à moins que le soit le cuisinier.

Mais nos lycées ne sont pas situés sur des îles désertes, et leur population scolaire justifie l’appel à un spécialiste.  Mais il faut former des spécialistes. Et le rythme actuel de formation, s’il peut paraître trop rapide, en raison des retards à l’organisation réelle de l’OP, est infiniment trop lent, si cette organisation, comme ils e doit, se réalise enfin sur les larges bases qu’elle implique. Et qu’on ne s’imagine pas qu’on fera en quinze jours des conseillers d’orientation. C’est portant ce que paraît croire un excellent ami de l’OP, bien redoutable, le Dr Etienne Martin, qui, dans le volume que les chirurgien René Leriche a consacré à l’être humain dans l’Encyclopédie française de de Monzie, a écrit un chapitre sur la médecin du travail.  Il attribue aux Instituts de médecine du travail l tâche d’enseigner l’orientation professionnelle. Après avoir signalé que les « orientateurs » doivent (p. 7) être l’objet d’une éducation spéciale, et indique l’existence de l’INOP, il ajoute :

« Est-il possible e généraliser un enseignement aussi complet et son utilité s’impose-t-elle ? Il semble qu’il soit difficile d’imposer aux instituteurs et même aux collaborateurs des centres d’orientation professionnelle des études aussi longues. Les écoles dans lesquelles ces études pourraient être instituées ne sont susceptibles d’être installées que dans des grands centres come Paris ; adresser dans ces grands centres tous ceux qui voudraient entreprendre des études sur l’orientation professionnelle, c’est un rêve d’utopiste.

« Il faut donc chercher d’autres procédés plus pratiques. Tout d’abord, simplifier les connaissances scientifiques ; les orientateurs n’ont pas besoin de connaitre l’anatomie et la physiologie comme des candidats au diplôme d’Etat d’infirmier ou d’infirmière ; ils n’ont as besoin de connaitre les lois et les décrets d’administration, comme les assistantes sociales ou les visiteuses d’hygiène… »

Et le Dr Martin indique qu’il a proposé d’instaurer à Lyon des semaines ou des quinzaines d’OP comportant essentiellement des visites dans quelques grandes industries avec démonstrations par des techniciens.

Tout le monde orienteur en quinze jours ! Pauvre poisson que l’OP ; il serait alors bien rapidement noyé. Il faut se convaincre que l’OP, tâche importante, est aussi particulièrement délicate, et qu’il ne faut pas se contenter de quelques vagues conseils, qui peuvent bien déjà être de quelque utilité, mais qui ne peuvent contribuer à la grande œuvre d’organisation rationnelle qui commence à s’édifier.

Un conseiller d’orientation, digne de ce nom, doit posséder un certain bagage minimum de connaissances assez variées, et comprenant des données physiologiques qui ne sont pas les mêmes que celles que l’on peut exiger des infirmiers, des données administratives qui ne sont pas les mêmes que celles que l’on fait acquérir aux assistantes sociales ; il doit aussi être doué des aptitudes indispensables, et la vérification de celles-ci est nécessaire pour le choix des conseillers, même une fois constatée la possession des connaissances (par exemple par le diplôme de l’INOP). La licence docendi garantie le minimum de connaissances nécessaires pour être (p. 8)  admis à enseigner, mais ne garantit pas du tout l’aptitude à l’enseignement.

Enfin, pour réussir, le conseiller d’orientation doit s’initier à la pratique au cours d’un stage le mettant de façon prolongée en présence de cas concrets, le familiarisant avec les problèmes à résoudre. Et le développement de la « clinique » d’OP est un des principaux soucis des directeurs de l’INOP, préoccupés de la formation des futurs conseillers.

Notre Institut n’a encore que huit années d’existence. Je pense qu’il a fait déjà œuvre utile ; mais ce qu’il a fait n’est rien en face de ce qu’il lui reste à faire.

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History of the International Union of Psychological Science (IUPsyS)

 

hist_coverMark R. Rosenzweig, Wayne H. Holtzman, Michel Sabourin, David Belanger, History of the International Union of Psychological Science (IUPsyS), Psychology Press,  Psychology Press, 2005, 321 pages

First published in Hardback

in July 2000

 

 

 

 

 

 

 

 

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